Entretien avec Laurent Nivalle
Il y a peu de temps, nous avions consacré un post à Laurent Nivalle, DA de Citroën, qui a souhaité en 2005 se lancer dans la photographie.
À la demande de John ainsi que par intérêt pour son travail, nous avons eu un petit entretien avec lui. Vous en découvrirez un peu plus sur son travail en lisant la suite !
Tu es Directeur Artistique pour Citroën, racontes-nous un peu ton parcours professionnel / études ?
J'ai un parcours un peu particulier. J'ai commencé mes études par un cap et bep en menuiserie qui m'ont amenées à des études artistiques à l'école Boulle pendant 5 ans dans le mobilier. Après également une maitrise sciences et techniques à Besançon j'ai terminé par un DESS en design produit à l'UTC. Pendant mes études j'ai travaillé pour divers designers pour développer des produits.
Après mon service militaire, j'ai été embauché en 2000 au style Citroën comme styliste couleurs et matières. J'ai travaillé sur des projets série, concept car et de recherche style et en parallèle j'utilisais l'outil 3D pour présenter mes projets.
Après 5 ans, je suis passé à temps plein dans la direction artistique pour la communication du style sur des projets internes et externes de projets série et concept cars. Aujourd'hui ce sont ajoutés à mon arc la photographie et la réalisation de films ( dernier projet en date toute la communication du concept Citroën Lacoste. )

Tu dis vouloir créer des images moins artificielles, moins propres en réaction au quotidien de ton travail. Quelles ont été tes ambitions photographiques, tes influences? Avec quel type de matériel as-tu commencé?
Mes ambitions photographiques étaient juste de me faire plaisir. De lacher un peu la 3D et par extension l'ordinateur. Lorsque vous faites de l'infographie vous passez tout votre temps derrière un écran... avec la photographie, vous sortez de chez vous, vous rencontrez des gens, vous échangez, c'est un moyen incroyable de rencontres improbables autrement.
La première fois que j'ai porté une attention à la photographie j'avais 10 / 12 ans grâce à la musique. J'étais émerveilllé par le travail de Ross Halfin, photographe de musique rock, qui shootait aussi bien les concerts que les backstages et les pochettes d'albums. Il avait un regard différent qui me transportait.
Plus tard lorsque j'étais styliste couleurs et matières, en plus d'échantillons de matériaux (tissus, verre, grains, etc.), je travaillais beaucoup avec des photos comme matière première pour réaliser des planches d'univers, des planches tendances. Des sortes de portraits robots pour les futurs intérieurs et l'extérieur des véhicules.
Je trouvais ces visuels sur internet, ou dans des magazines, qu'ils soient de mode, d'architecture, de design, voire musicaux. En fait tout ce qui comportait de l'émotion et me touchait, m'intéressait, pour communiquer mes directions stylistiques.
C'est de cette manière je pense que je me suis forgé un regard sur la photographie et que j'ai eu envie d'en faire.
J'ai acquis début 2006 un pack Canon 350D + objectif basique et je m'y suis mis. L'arrivée du numérique a facilité grandement l'apprentissage grâce au résultat visible directement sur l'écran. Etant autodidacte par nature j'ai épluché le manuel et fait des tests pendant plusieurs mois. J'ai très vite proposé des shootings pour le boulot où des portraits à côté à des amis ou des inconnus, etc. pour me faire la main. Je l'ai utilisé pendant presque 3 ans avant de passer au Canon 5D et un objectif pro 24-70/2.8L. Aujourd'hui je suis sur 5D Mark II et plusieurs objectifs pro.
Mon inspiration vient essentiellement de la mode. J'admire le travail d'un grand nombre de photographes, je peux citer Peter Lindbergh, Camilla Akrans, Tim Richardson, Hedi Slimane, Bruno Dayan, Cyril Lagel mais il n'y a pas que ces grands noms qui font de belles choses. J'invite les gens à regarder le travail de Sébastien Zanella, Caroline Keî, Cécile Sayuri, Nastasia Dusapin, David Marvier dont j'espère on entendra de plus en plus parler. Je n'ai rien inventé, je réinterprète juste à ma sauce ce qui me plait dans le travail de ces photographes.
Le cinéma est aussi une source d'inspiration en photographie, cadrages, colorimétrie, stylisme et j'en passe. J'ai beaucoup aimé certains aspects dans les films suivant : Collatéral, Matrix, Marie-Antoinette, Amélie Poulain, Snatch, Layer Cake...

Tu retouches systématiquement la colorimétrie de tes photos, est-ce un réflexe du métier?
Un réflexe du métier, je ne sais pas. Depuis que je suis tout petit je réinterprête la réalité. Petit je dessinais, pendant mes études j'ai fait de la peinture, de la sculpture, des croquis, j'ai imaginé des produits, dans mon job j'imagine des univers, des directions artistiques. C'est un réflexe tout simplement.
Je ne vois pas l'intérêt de faire une photo qui soit la fidèle reproduction de la réalité sauf dans un contexte scientifique où l'objectivité est primordiale. C'est comme pour une peinture, on aime regarder l'interprétation de l'artiste. Où regarder un film, la colorimétrie est toujours retouchée dans une certaine mesure. Je suis très sensible à l'ambiance qui se dégage dans un film ou des photos. Ca me donne envie d'essayer de faire la même chose.
Quand je travaille mes photos je suis déconnecté de la réalité, c'est un champ exploratoire et créatif où je ne me donne aucune limite, mais avec un style qui me ressemble. Si ça touche d'autres personnes alors c'est génial.
Des photographes me demandent régulièrement comment je retravaille mes photos. Pour répondre un minimum je peux dire que je ne retouche que la colorimétrie avec les outils de base de photoshop, il n'y a aucun filtres externes. Je ne fais pas de montage ou d'ajout d'effets (flous, flares...) sauf sur des séries Citroën et quelques rares essais mais c'est très soft ( Ex Dai Dai ).
La plupart des effets sont fait directement à la prise de vue, les flares, les voiles, les flous, une direction chromatique. Le résultat est plus naturel et plus beau.

Comment procèdes-tu pour tes prises de vues? Est-ce réfléchi ou spontané?
Cherches-tu à véhiculer un message à travers tes photos?
Je n'ai pas la prétention de faire partie de ces photographes à message. J'aime les ambiances et c'est ce que je tente d'approcher dans mon travail.
Je fais des images qui me parlent tout simplement, je ne me considère même pas photographe. La photo est avant tout un hobby devenu un besoin. Spontané oui, je ne sais plus qui disait que les photos défilent sous nos yeux, il faut juste savoir les prendre. Comme je l'ai dit plus haut, la photo est quasiment faite à la prise de vue.
Dans le cadre de mon travail pour Citroën, c'est différent, tout est réfléchis en amont et je propose une direction artistique. J'essaye à chaque nouveau projet d'amener mes images et mes photos dans un univers et un style qui correspondent à l'esprit Citroën. Mais là aussi petit à petit j'apporte de la spontanéité. Les photos super léchées qu'on voit depuis des années dans l'automobile me laissent froid et je pense que Citroën est une marque qui peut se permettre d'être différente sur ce point.

Ta notoriété en tant que photographe s'est-elle construite de façon autonome ou a-t'elle été "propulsée" par ton statut de DA / graphiste chez Citroën ?
Ma notoriété ? Je vois ici et là des gens qui s'intéressent à ce que je fais mais je ne parle pas de notoriété.
En fait je vois différents publics s'intéresser à mon travail. Il y a déjà les infographistes qui s'intéressent à mes images de synthèse mais très peu à mes photos. Ensuite les Citroënnistes qui ne regardent que mes photos de Citroën, et les autres qui ne regardent que mes photos au sens large. Je suis régulièrement contacté pour des shooting mais dans 95% des cas, les personnes pensent que je suis photographe indépendant et ne savent pas que je travaille pour Citroën.
D'ailleurs les séries qui ont été mises en avant ici et là n'ont rien à voir avec Citroën : Le Mans Classic, Vintage Camping, Bugatti, Paris Neige, Lacoste, NYC, etc.
Donc difficile de dire si travailler pour la marque a eu un réel impact.
En revanche, j'ai su utiliser l'outil formidable qu'est internet pour faire connaitre mon travail. Il y a un nombre croissant d'outils gratuits pour se créer un réseau pour diffuser largement son travail. Sans internet la donne serait complètement différente.

J'ai lu que tu avais le projet de réaliser un livre sur le Centre de Design Citroën, quand est-il aujourd'hui? As-tu d'autres projets / expos de prévus ?
Le livre sur le design Citroën n'est plus d'actualité pour le moment, il n'y a pas de dynamique en interne pour le faire. Ce qui ne m'empêche pas de continuer à suivre les backstages de la marque. J'ai une somme incroyable de photos qui racontent le quotidien d'un centre de design automobile, et en l'occurence de Citroën qui a connu une révolution stylistique et de son image depuis quelques années. C'est dommage de ne rien en faire aujourd'hui,alors que la marque est dans le haut de la vague mais je ne désespère pas pouvoir en faire quelque chose un jour.
Sinon oui, des idées de mini réalisations en vidéo, des idées de shooting mêlant la mode et la sociologie, ma série men's cars à développer, des collaborations et des voyages en perspective. Je continue à explorer de nouveaux terrains. J'aimerais aussi shooter quelques concerts et backstage de défilés... si quelqu'un m'entend :)
Pas d'expos en vue. Si un jour on m'en propose une, pourquoi pas, mais j'estime avoir encore beaucoup à apprendre avant d'avoir une qualité digne d'une expo. Mon regard évolue encore et est loin d'être mature. Un ami photographe m'a dit un jour qu'il fallait au minimum une dizaine d'année pour se créer un regard.

Un conseil ou un petit mot pour la fin ?
Un grand merci de m'avoir contacté pour cette interview.
Et que ceux qui ont envie de faire de la photo, lachez-vous, sortez des sentiers battus, créez votre style.
